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Vieux 29/11/2017, 19h36   Afficher une version imprimable   (64)
lrq3000


LRQ 3000
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Diète des Serins et de Passériformes - documentation scientifique

Envoyé par carapace (Voir le message)


n'oublions pas que nous parlons ici de canaris, oiseaux granivore, pas frugivores.
si leur organisme peut supporter d'en manger de temps en temps , il n'est pas adapté à en manger une grande quantité, et encore moins lorsque leur santé est défaillante, sans que l'origine formelle du problème n'ai pu être trouvée par un diagnostic vétérinaire, autant que possible vraiment spécialisé en oiseau, et de petite taille.
Merci Carapace pour ton intervention, cela m'a poussé à me renseigner davantage afin de clarifier si oui ou non les fruits sont nocifs (comme des friandises) pour les oiseaux et dans quels cas on peut leur en donner. Voici ci-après les résultats de plusieurs heures de lecture de la littérature scientifique à ce sujet.

Avant de commencer, je souhaiterais noter que j'ai été surpris de trouver une littérature scientifique riche sur l'étude des passériformes, le taxon englobant les canaris. Je suis certain qu'il y a une quantité phénoménale d'informations encore inexploitées qui pourraient nous être très utile en tant qu'éleveurs, passionnés et vétérinaires.
  • Définissons d'abord l'ordre génétique: les canaris (Serinus canaria) sont une espèce de la sous-famille Carduelinae, elle-même de la famille des fringilidés (Fringillidae), elle-même dans le taxon des Passériformes ou passeraux.
  • Pour ce qui est de la classification alimentaire, on parle de spécialisation (ex: un granivore peut se nourrir principalement de graines et survivre), ce qui signifie que l'animal a une haute efficience dans la digestion de ce type d'alimentation. Néanmoins, cela ne signifie pas que l'animal ne peut manger que ça: il peut manger d'autres aliments, mais avec moins d'efficience (il devra manger plus et il n'aura peut-être pas accès à toutes les vitamines/acides aminés nécessaires car il ne saura pas les digérer s'il n'est pas spécialisé dans cette alimentation). Il faut en outre noter que de nombreuses espèces sont spécialisées dans non pas une mais plusieurs alimentations[1a, 1c] (certains sont psittacidés sont même omnivores, viande incluse! [1c]).
  • Les Carduelinaes (sous-famille parente des Serins) sont opportunistes dans leur alimentation: ils peuvent manger de tout[1a]. Néanmoins, ils sont capables de nourrir leurs oisillons jusqu'à maturité (age adulte) avec seulement des graines, ce pourquoi on les a classés comme granivores spécialisés (mais pas uniquement!)[1a]. Les fruits et légumes font donc partie de leur diète naturelle, lorsqu'ils sont disponibles[1a]. Mais les Serins sont un peu à part parmi les granivores puisqu'ils sont apparemment tellement bien spécialisés qu'ils sont les seuls à ne pas donner des insectes à leurs oisillons, seulement des graines, et en particulier d'une plante avec beaucoup de protéines: la Diplotaxis virgata[1a].
  • Donc, ils se sont spécialisés sur les graines, alors que les fruits seraient un gros avantage évolutionnaire (car en abondance: moins de compétition, moins de risque avec les prédateurs, plus de nourriture à donner aux oisillons[1c]). Pourquoi alors il y a-t-il si peu d'oiseaux frugivores spécialisés (même s'il y en a plein qui intègrent les fruits à leur diète, dont les Serins)? Il y a quelques théories (complémentaires je dirais):
    • Probablement parce que les fruits ne sont pas disponibles toute l'année, alors que les oiseaux ont un besoin critique de source de protéines, et donc ont besoin d'une source fiable toute l'année. Les graines remplissent cet objectif[1a, 1c].
    • Une autre théorie lie la gestion de l'eau dans le corps et le type de diète. Selon ce modèle, les graines permettent la plus grande efficience dans le maintien et la gestion de l'eau dans le corps, comparé par exemple aux insectivores. Selon cette théorie, plus un oiseau est petit et plus l'environnement aride, plus il aura tendance à être granivore spécialisé[2].
    • Le haut niveau de protéine est nécessaire pour que les oisillons grandissent plus vite, afin qu'ils atteignent un age adulte plus vite et qu'ils puissent éviter les prédateurs, c'est d'ailleurs aussi pour cela que les petits oiseaux ont un temps de maturation (de l'oisillon à l'adulte) très courts: pour les oiseaux plus grands, ils peuvent se permettre de prendre plus de temps et d'avoir un taux de survie plus grand en prenant plus le temps de bien s'occuper des oisillons. Le haut niveau de protéines nécessaire favorise donc des sources de protéines importantes, comme les insectes en premier lieu, ou les graines, mais pas les fruits qui en ont peu[1a].
  • Pour ces raisons, la plupart des oiseaux frugivores spécialisés ne sont que dans les aires tropicales, là où il y a des fruits mûrs tout le long de l'année.
  • Néanmoins, on trouve une corrélation entre les migrations des oiseaux dans nos lattitudes et les saisons de maturation des fruits[3].
  • Les passeriformes, comme on l'a vu majoritairement granivores ou insectivores spécialisés et frugivores non spécialisés, ne peuvent subsister avec une nourriture de fruits seulement, car l'apport de protéines est trop peu[4, 5, 6, 6b]. L'efficience a été quantifiée pour les oiseaux non frugivores spécialisés[7], pour tous types d'aliment elle est en général de 75% excepté pour les fruits qui ne l'est qu'à 41% (donc 59% est juste rejeté dans les fientes, d'où l'aspect liquide et la coloration des fientes) et les plantes 36.9% (excepté les Cadel... comme les canaris qui se sont spécialisés dans une plante très riche en protéine!). Fait intéressant, même pour les oiseaux frugivores spécialisés, lorsqu'ils sont en captivité, même si on leur donne des fruits à volonté, on observe des pertes de poids rapides allant jusqu'au décès ; dans ces cas, des scientifiques ont mis au point une alimentation alternative composée de bananes écrasées avec en complément du soja pour l'apport de protéines et un complément alimentaire de vitamines pour éviter les carences[8]. Commentaire perso: les fruits ne sont donc en aucun cas une friandise, au contraire c'est trop "light" pour les passériformes, mais c'est justement parfait dans le cas de l'hépato-stéatose, puisqu'on cherche à diminuer l'apport calorique! Donc tout seul non, mais en complément de graines d'alpistes c'est une bonne stratégie (avec en plus des vitamines comme l'ont fait les scientifiques pour les frugivores spécialisés); et peut-être pourrait-on ajouter un complément alimentaire de protéines?
  • Pourquoi ne peuvent-ils pas survivre avec que des fruits? L'hypothèse la plus courante est que l'apport en protéine est trop faible par rapport aux graines ou insectes, mais une autre équipe propose plutôt que c'est le manque d'acides aminés nécessaires à ces oiseaux et qui ne se trouvent pas dans les fruits qui est en cause (et ils montrent que cela ne sert à rien de donner plusieurs fruits différents, ça n'aide pas voire empire la perte de poids)[15].
  • Les oiseaux mangent plus que ce qu'ils n'ont besoin [4, 5].
  • La préférence (et tolérance et efficience) au sucre est très variable selon les espèces, même parmi celles qui sont granivores[9] et même parmi les passeriformes[10, 11, 12, 13]. Il est donc difficile d'inférer sur ce qui vaut mieux pour les canaris en terme d'apport en sucres (mais on sait qu'ils ont surtout un besoin important en protéines, la nécessité de sucres étant en général l'apanage des frugivores spécialisés).
  • Chez les passereaux frugivores spécialisés, l'augmentation de la consommation de fruits coincide avec une réduction de l'efficience de la digestion des lipides (gras)[14].
  • Les oiseaux sélectionnent les graines non pas seulement en fonction des calories mais en fonction de leur morphologie et quelle graine sera assimilée ("mangée") plus vite[16].
  • Pour ceux qui ont aussi des perruches ou autres psittacidés, l'article [1b] parle de la malnutrition courante de ces oiseaux dans le cadre domestique, et analyse leurs besoins nutritionnels idéaux.

[1a]: Valera, F., Wagner, R. H., Romero-Pujante, M., Gutiérrez, J. E., & Rey, P. J. (2005). Dietary specialization on high protein seeds by adult and nestling serins. The Condor, 107(1), 29-40.
[1b]: Koutsos, E. A., Matson, K. D., & Klasing, K. C. (2001). Nutrition of birds in the order Psittaciformes: a review. Journal of Avian Medicine and Surgery, 15(4), 257-275.
[1c]: Morton, E. S. (1973). On the evolutionary advantages and disadvantages of fruit eating in tropical birds. The American Naturalist, 107(953), 8-22.
[2]: MacMillen, R. E. (1990). Water economy of granivorous birds: a predictive model. Condor, 379-392.
[3]: Snow, D. W. (1971). Evolutionary aspects of fruit-eating by birds. Ibis, 113(2), 194-202.
[4]: Izhaki, I., & Safriel, U. N. (1989). Why are there so few exclusively frugivorous birds? Experiments on fruit digestibility. Oikos, 2
[5]: Levey, D. J., & Karasov, W. H. (1989). Digestive responses of temperate birds switched to fruit or insect diets. The Auk, 675-686.
[6]: Izhaki, I. (1998). Essential amino acid composition of fleshy fruits versus maintenance requirements of passerine birds. Journal of Chemical Ecology, 24(8), 1333-1345.
[6b]: Izhaki, I., & Safriel, U. N. (1990). Weight Losses Due to Exclusive Fruit Diet: Interpretation and Evolutionary Implications: A Reply to Mack and Sedinger. Oikos, 140-142.
[7]: Castro, G., Stoyan, N., & Myers, J. P. (1989). Assimilation efficiency in birds: a function of taxon or food type?. Comparative Biochemistry and Physiology Part A: Physiology, 92(3), 271-278.
[8]: Denslow, J. S., Levey, D. J., Moermond, T. C., & Wentworth, B. C. (1987). A synthetic diet for fruit-eating birds. The Wilson Bulletin, 99(1), 131-135.
[9]: del Rio, C. M., Stevens, B. R., Daneke, D. E., & Andreadis, P. T. (1988). Physiological correlates of preference and aversion for sugars in three species of birds. Physiological Zoology, 61(3), 222-229.
[10]: Karasov, W. H., & Levey, D. J. (1990). Digestive system trade-offs and adaptations of frugivorous passerine birds. Physiological Zoology, 63(6), 1248-1270.
[11]: Sorensen, A. E. (1984). Nutrition, energy and passage time: experiments with fruit preference in European blackbirds (Turdus merula). The Journal of Animal Ecology, 545-557.
[12]: Avery, M. L., Schreiber, C. L., & Decker, D. G. (1999). Fruit sugar preferences of house finches. The Wilson Bulletin, 84-88.
[13]: Martínez del Rio, C. (1990). Dietary, phylogenetic, and ecological correlates of intestinal sucrase and maltase activity in birds. Physiological Zoology, 63(5), 987-1011.
[14]: Witmer, M. C., & Van Soest, P. J. (1998). Contrasting digestive strategies of fruit-eating birds. Functional Ecology, 12(5), 728-741.
[15]: Izhaki, I. (1992). A comparative analysis of the nutritional quality of mixed and exclusive fruit diets for yellow-vented bulbuls. Condor, 912-923.
[16]: Nagy Koves Hrabar, H. D., & Perrin, M. (2002). The effect of bill structure on seed selection by granivorous birds. African Zoology, 37(1), 67-80.

Documentation additionnelle:

* Ralph, C. P., Nagata, S. E., & Ralph, C. J. (1985). Analysis of droppings to describe diets of small birds. Journal of Field Ornithology, 165-174.
* The Dodo and the Tambalacoque Tree: An Obligate Mutualism Reconsidered, Mark C. Witmer and Anthony S. Cheke, Oikos, Vol. 61, No. 1 (May, 1991), pp. 133-137
* A review of the impacts of nature based recreation on birds, Rochelle Steven, Catherine Pickering, J.Guy Castley, Journal of Environmental Management, 2011.
* Konarzewski, M., Kozlowski, J., & Ziólko, M. (1989). Optimal allocation of energy to growth of the alimentary tract in birds. Functional Ecology, 589-596.
* Blendinger, P. G., Giannini, N. P., Zampini, I. C., Ordoñez, R., Torres, S., Sayago, J. E., ... & Isla, M. I. (2015). Nutrients in fruits as determinants of resource tracking by birds. Ibis, 157(3), 480-495.
* Wheelwright, N. T. (1985). Fruit-size, gape width, and the diets of fruit-eating birds. Ecology, 66(3), 808-818.

Dernière modification par lrq3000 ; 29/11/2017 à 19h52.
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